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June 02 Lundi de PentecôteRandonnée de Pentecôte suite La pluie annoncée ne se présentant pas, on repart pour un petit tour dans le coin : objectif découvrir le centre historique de Dole et manger une omelette à Rochefort sur Nénon…. Centre ville de Dole fermé à toute circulation en raison des fêtes médiévales traditionnellement organisées à la Pentecôte, restaurant de Rochefort …complet. On s’est rabattu sur le premier resto venu et on n’a pas été déçu.. On appellera la Pentecôte 2009, le week end des rendez-vous manqués. June 01 traditionnelle sortie moto de Pentecôte
« A la Pentecôte, les combin’ de pluie sont toujours de la sortie…. » Affirmation vérifiée pour 4 gouttes, mais 4 gouttes quand même. Le projet initial devait nous faire découvrir le Mont Aigoual, mais les prévisions météo alarmistes ont fait changer de destination. « Puisqu’au retour des Alpes, l’an passé, on a raté le col de la Faucille, pourquoi pas le prévoir pour cette courte sortie ? Et le sommet culminant du massif du Jura, vous connaissez ? » Carte en main, le tour du massif du crêt de la neige est programmé, face Ouest à l’aller, bivouac au sud et retour par face Est. Hôtel prétendument étoilé réservé à Bellegarde.
Première erreur de parcours, à Mijoux, direction col de la Faucille ratée, on enfourche la façade ouest du massif du Haut Jura.. Qu’importe , on prendra la Faucille au retour… Bellegarde .La douce voix féminine du GPS affirme « Vous êtes arrivé ! ». Foin de bel hôtel étoilé, porte de service d’un hôtel de troisième ordre. Mais les motos, un peu serrées, tiennent dans le garage entre un vieux frigo et une baignoire éventrée. Les moquettes sont élimées, les robinets branlants, les lits étroits, mais la patronne est avenante, c’est propre et pas cher. Vaine tentative de recherche des pertes de la Valserine et de la colonie de vacances de la FOL de Côte d’or : les pertes sont définitivement perdues et la colo a disparu . Départ au petit matin pour le crêt de la neige. Nous n’avons pas vu sur la carte les minuscules lettres « RF »…20 km de routes caillouteuses en dévers, pneus et pilotes ont souffert.. A l’issue de ce parcours du combattant,dans une auberge associative, un joyeux écolo nous invite à découvrir le « colle de Mollendruz », entre Lac Léman et lac de Joux. Si la brume n’avait pas masqué les Alpes ça aurait pu être encore plus beau.. Retour par les Rousses avec une averse juste bonne à faire pousser les combinaisons de pluie. January 13 EmergencesAvant propos
Ecrire au fur et à mesure que les souvenirs remontent à la surface du magma de la mémoire, en laisser la trace pour que vivent encore un peu personnes, lieux, objets qui ont marqué mon chemin…
Ecrire pour qui ? Pour quoi ? Pour le plaisir. Plaisir d’écrire, mais plaisir d’être lu, sinon à quoi bon ?
Mais être lu quand ? Quand tout sera dit ? Alors ce sera post mortem ? Quel intérêt ?
Et puis être lu comment ? Editer ? Mais pour qui ?
-Pour celui qui voudra ; les nouvelles technologies m’apportent la solution sur plateau : le blog. Je pourrai étaler sur la toile mes élucubrations au fil de leurs émergences.
Reste à trouver un titre. Pourquoi pas« Hommages posthumes » ou « mémoires permanentes » ? Rémy me propose « mémoire d’outre four », l’humour me convient mais je ne veux pas attendre « l’outre », pourquoi pas « préparation avant cuisson » ?
Finalement, je choisis de conjurer Alzheimer.
En attendant Aloïs
« La vie des morts consiste à survivre dans l’esprit des vivants » Ciceron.
C’est pour que nos Morts vivent encore qu’il nous faut parler d’eux.
Parler de tous ceux que j’ai rencontrés, sans qui je ne serais sans doute pas ce que « modestement je suis » …. (ou crois être), c’est tenter aussi de chercher des réponses au questionnement fondamental :
Comment évaluer la part de l’inné et de l’acquis dans la construction de la personne ?
Qui suis-je ? Que fais-je ? D’où viens-je ?
Chapitre 1
Je suis athée, voilà ma joie….
« Je suis chrétien voilà ma joie » telles étaient les paroles que j’ai chantées-faux-dans la grande et laide église de mon enfance brazéenne. Mes souvenirs de jeune catholique ? Un banc dans le quart nord-ouest de la nef est réservé à la famille : un médaillon de métal émaillé porte l’inscription « Sauvageot » C’est un long banc de chêne, patiné par les générations de frottements de manteaux naphtalinés. Assis dans cette stalle inconfortable, le prône du curé paraît bien long. Pendant les moments de recueillement intense, on doit rester agenouillé sur le long tabouret qui y est scellé, on y gagne sans nul doute son paradis. Les bancs du premier rang, réservés aux familles d’industriels locaux, sont capitonnés de velours ; le cul des riches est sans doute plus fragile que celui des pauvres. Pourquoi ces places attitrées ? Sont-elles réservées à l’élite locale ? Un protocole savant hiérarchise peut-être les classes sociales. Le curé peut-il ainsi mieux surveiller la fréquentation de ses ouailles ? En fait le curé Bonnard aimait tant les sous, qu’il attribuait ces places moyennent finance.
Les dames amortissent leurs achats vestimentaires en les offrant à la vue et à l’envie des autres bonnes chrétiennes. On arbore une toilette neuve à la messe de Toussaint et le tailleur de printemps à l’office de Pâques.
Il y a aussi les plus cathos que les cathos, ceux qui, pour diriger les cantiques, se tournent vers l’ouaillerie ordinaire pour battre la mesure (quelle mesure ? compte-tenu de l’hypothétique formation musicale qu’on leur suppose). Chanter tous ensemble les chants religieux archi connus est un moment de pur bonheur. Le sentiment d’appartenance à une communauté rassure, voire exalte. C’est cet instinct grégaire qui fait le nid des mouvements religieux, philosophiques et politiques mais aussi des sectes. J’adorais chanter : on ne m’avait pas encore dit que je chantais faux. Le curé choisissait chaque dimanche un cantique pour clôturer l’office ; « Chez nous soyez reine » était mon préféré. Je sais encore par cœur les chants de vêpres en latin : « tantum ergo », « veni crééator spiritus ». Il y avait aussi les grands moments quand la procession tournait autour de l’église accompagnée d’un psaume lugubre « pour qu’un Dieu daigne répandre tout son sang pour les pécheurs.. » C’était beau !!! Et la messe de minuit, lumière et chaleur de la nef après le trajet glacial : « minuit chrétien » « il est né le divin enfant »…. Voilà comment maintenir bien serré un troupeau de moutons bêlants.
Et puis il y a Monsieur le Curé ! L’abbé Noël,le bien nommé, porte une barbe qui serait en accord avec son patronyme si elle avait un jour rencontré brosse ou shampoing. Sa soutane grisâtre à force d’être sale n’a de noir que le souvenir. Même les bonnes chrétiennes prétendent qu’elle tiendrait debout toute seule tant la crasse la raidit. Mon grand-père le respecte pour son passé militaire ; c’est un homme cultivé, plutôt bon et indulgent, sans doute croyant, mais sans ostentation ni envolée mystique. Il aurait eu quelque copine, ce qui le rend encore plus sympathique.
Sa culture aurait pu nous être utile si nous avions mieux écouté ses cours d’histoire sainte : sur un tableau mal équarri, gris de poussière de craie, il écrit en grec et en hébreu le nom des personnages bibliques dont nous aurions bien fait de nous souvenir pour notre culture artistique. Mais nous avons des occupations beaucoup plus passionnantes : les garçons ! Le catéchisme est un moment de détente d’autant plus apprécié que l’école publique n’est pas encore géminée ; c’est sur les bancs du catéchisme que nous découvrons la mixité…Les garçons nous glissent des vers de terre dans les cheveux…Quelle joie ! Nous pouvons les lorgner aussi lorsqu’ils effectuent leur service d’enfant de chœur. Qu’ils sont craquants dans leur aube blanche, armés de leurs petites clochettes. Au moment de l’élévation -de l’hostie- la clochette indique le moment de baisser pieusement les yeux…Quelques regards manquent parfois de piété.
Pourtant quelques dérapages de l’abbé fortifieront mon futur anticléricalisme.
A l’époque, point de confession muette collégiale, pas d’absolution collective : chacun entre à tour de rôle dans le confessionnal à 3 places ; le confesseur muni de son étole violette,trône dans la stalle du milieu, les pénitents attendent de part et d’autre, agenouillés dans l’ombre, derrière un sombre rideau : Monsieur le curé confesse le patient de gauche, on en devine le chuchotement . Un bruit de volet qui claque, le confessionnal de gauche est clos : « Allez en paix ! » ; s’ouvre alors le volet de droite, la pénombre laisse deviner le visage du prêtre, protégé par un croisillon de bois.(invention du 18° siècle, prétendue protéger le saint homme des tentations dues aux décolletés des paroissiennes). « Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché ! » Quels peuvent bien être les fautes d’un enfant ayant atteint 7 ans ? L’âge de raison ! Certains, pour être sûrs de n’en oublier aucune récitent toute la liste : gourmandise, paresse, mensonge et même luxure ! « Récitez deux pater et 3 avé ». Vous êtes en état de grâce pour la communion. Communier, gober le corps du christ en rondelle, une seule, intouchable, inviolable, sacrée, qui se colle au voile du palais et qu’aucun doigt sacrilège n’a le droit de décoller…Rituel cannibale qu’on ne peut accomplir qu’à jeun : une âme aseptisée et un tube digestif bien récuré, il n’est pas envisageable de faire voisiner le corps du Christ avec un reste de boudin ou de soupe au lard. Maintenant, la distribution se fait en fast food, les chrétiens se servent à pleine main dans le ciboire et envoient la divine pitance voisiner avec les restes d’un camembert coulant ! Le curé peut être remplacé ou secondé par un diacre ou par quelque bigot ou bigote. Pour en revenir à la confession des enfants, le curé suggérait quelques fautes possibles, entre autres « les mauvais gestes ». Quels pouvaient-ils être ? Bras ou doigt d’honneur n’étant pas d’usage dans nos campagnes, on supposait que pied de nez ou langue tirée étaient l’objet du délit…Je n’ai compris qu’à un âge fort avancé que le saint homme faisait allusion à quelques pratiques honteuses …dont on n’imaginait alors même pas la possibilité. Dommage, qu’il n’ait été plus explicite ! Mais la confesse suivante alimente mes argumentaires anticléricaux : - « Ne manquerais-tu pas de respect à quelqu’un ? - Moi, jamais ! Ma famille était intransigeante à cet égard. - Ne qualifierais-tu pas quelqu’un de « gros cochon » ? - Ça , c’est normal ; ce bon chrétien est mon géniteur et il ne m’a pas reconnue. - Il a beaucoup prié pour obtenir le pardon de Dieu. - Mais ça ne m’a pas nourrie » Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris l’ immoralité de cette doctrine : tu fautes, tu pries, tu es pardonné sans être obligé de réparer. Confortable ! C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne supporte pas qu’on oblige quelqu’un à demander pardon. C’est trop facile ! Le gros cochon en question parade chaque dimanche dans les stalles réservées aux hommes,installées perpendiculairement à l’autel où le curé officie dos au public. Il ne s’aventure que rarement à la place de meneur de jeux vocaux : deo gracias. Les adolescentes sont chargées à tour de rôle de passer près de chaque paroissien présenter les plateaux pour la quête dominicale. Réussir à m’octroyer ce rôle pour le remercier d’un « merci papa » retentissant est mon jeu favori Pardonnez-nous nos offenses n’était pas mon précepte favori. Il ne l’est toujours pas .
Avant l’abbé Noël, il y eut un Père Bonnard, que ma grand’mère ne portait pas dans son cœur : il avait refusé de mettre en branle les cloches lors de mon baptême : « on ne carillonne pas pour les bâtards ». La tolérance et l’ouverture d’esprit manquaient bien avant Benoît le 16°.
A Brazey, en ce temps-là, réside une communauté de bonnes sœurs. Elles méritent presque toutes ce qualificatif : elles soignent les malades, effectuent la toilette des défunts, et jouent admirablement leur rôle d’animatrice socioculturelle locale. Chaque jeudi , alors que les garçons sont pris en charge par les scouts, elles organisent des activités pour les filles : jeux de pistes, grands jeux (épervier, balle aux prisonniers, 1.2.3 soleil) chants, mimes, goûter de Noël, spectacle pour les parents. A 5 ans, sur la scène de la salle paroissiale, déguisée en enfant de chœur en robe rouge et surplis de dentelle, je récite avec aisance un prône se terminant par « donnez-moi des bonbons et vous aurez ma bénédiction ! Je crois avoir aussi tenu le rôle de la vierge de Lourdes…. Je veux alors devenir bonne sœur…Je deviendrai monitrice de colo laïque, puis institutrice. D’où peuvent parfois sourdre les vocations ?
Ma foi est partie avec les bonnes sœurs, envoyées par l’évêque vers d’autres cieux. Une secousse mystique a perturbé mon agnosticisme adolescent quand une prof de philo particulièrement douée a réussi à ébranler toutes mes certitudes. J’ai eu besoin de l’ancrage assuré par la magnifique cathédrale Saint Bénigne et son vertige gothique. C’est à mon cousin Pierre B. et son sourire sarcastique que je dois mon retour en grâce païenne. Je suis alors institutrice remplaçante éventuelle. Les enseignantes d’école maternelle étant rarement remplacées, la classe des petits de Nolay vaque (Darcos n’a rien inventé). Pierre B, maire adjoint de la ville, directeur du collège local, sollicite de l’inspection académique ma nomination dans sa ville. J’ai 18 ans et pas encore de permis de conduire mais les voies ferrées relient encore les bourgades. La micheline rouge me conduit de Brazey à Nolay où la famille B m’accueille dans le logement de fonction de Monsieur le directeur du CEG qu’on n’appelle pas encore Principal de CES. Je voue une admiration sans borne au prestigieux cousin et à sa discrète compagne, Françoise. Sa moquerie anticléricale est rédhibitoire, je sombre dans un athéisme pacifique qui deviendra farouche,sauvage,militant quand j’épouserai la famille Maréchal. Je dépasserai en cela mon initiateur dont les enfants furent munis de tous les sacrements : baptême, communion et mariage. Je suis la marraine de Dominique, occasion de repas gastronomiques dans les meilleurs restaurants de Côte d’Or. A la communion de Dominique, nous sommes 50 enseignants sur 52 invités…
Rémy et moi avons rencontré des prêtres avec lesquels nous avons passé de bons moments : la dialectique est intéressante avec ces personnes cultivées , tolérantes et souvent de gauche (contrairement à leur hiérarchie et à leurs ouailles). A Vaux Saules, alors que j’occupe mon premier logement de fonction, j’ai retrouvé une connaissance, l’abbé Choublier qui a officié pour le mariage du cousin B. Nous l’invitons régulièrement ; nous échangeons des revues : la bible en bande dessinée contre l’auto journal. Les paroissiens s’offusquent du temps qu’il passe avec ce jeune couple de païens. Quand Rémy devient maire de Noironte, les curés sont encore suffisamment nombreux dans les campagnes pour avoir le temps de se présenter à l’édile local lors de leur nomination dans la paroisse. L’abbé Sandoz, veille depuis plusieurs décennies sur les âmes nirontaises. Sa conversation est agréable, son esprit ouvert. Je peux lui faire part sans l’horrifier de mon athéisme. « Ce qui me surprend le plus, c’est la méchanceté de certaines de vos plus fidèles paroissiennes. Comment peuvent-elles concilier les préceptes du Christ avec leur comportement exempt de toute charité chrétienne ? ». Sa réponse est sans illusion : « Certains chrétiens sont comme Obélix, ils croient être tombés dans la marmite tout petits et n’avoir aucun effort à faire pour mériter le ciel… ». Et puis nous avons reçu son successeur, l’abbé Viennet ; un homme de haute volée. Il a beaucoup œuvré dans les bidonvilles d’Amérique centrale et se prépare à un grand avenir au diocèse. On l’a nommé là pour y calmer les esprits échauffés par la création des unités pastorales. Des conflits d’intérêts divisent les paroisses obligées de se regrouper pour faire face à la pénurie de prêtres. Lors de sa première visite, séjourne chez nous un professeur allemand dont le lycée est jumelé avec celui de Rémy. Nous avons longuement discuté la veille de laïcité, essayant de lui faire comprendre notre étonnement devant le fonctionnement de l’enseignement en Allemagne, et tentant de lui faire partager (en vain)notre combat pour que l’école publique reste laïque. Franz assiste à notre première rencontre avec l’abbé Viennet. Nous prenons l’apéritif ; la rencontre est si chaleureuse, la conversation si passionnante, que l’homme d’église partage le repas, le café et le pousse-café… Franz, ravi, raconte le lendemain à tout le lycée qu’il a soupé entre Don Camillio et Pépone !
chapitre2Chapitre 2
Institutrice, toujours !
L’école primaireMa première institutrice s’appelle Madame Lejeune. Je ne garde que le souvenir des récréations où tenir la main de la maîtresse pour déambuler dans la cour est la récompense suprême. Retrouver le reflet de mon image dans ses lunettes est un jeu dont je me souviens encore. Bien sûr je serai maîtresse quand je serai grande, mais les autres filles aussi sans doute. D’après la photo de classe nous sommes plus de 40 bambins…Je dois être bonne élève puisque je sais déjà lire en arrivant à l’école primaire. J’entre directement au cours élémentaire. Mauvais souvenir : la feuille de cahier arrachée pour la nième fois, épinglée dans le dos tout au long de la récréation. Ma main droite contrariée se refuse à faire obéir la plume sergent major, les doigts et le papier tachés de bleu, la plume accroche la page qu’elle égratigne, le contrôle moteur demande tant de concentration que la faute d’étourderie est incontournable et une belle rature termine l’exercice. La maîtresse m’envoie admirer le cahier perlé de Claude Bonnefoy, une CE2 dont la prouesse graphique me subjugue. Un CE2 apaisé chez Madame Rhodde , et puis un examen de passage pour toute la classe CE2 et CM1 ; pour entrer dans le cours supérieur le même exercice est proposé à tous les élèves : 10 de moyenne , on passe en CM1, 15 en CM2….me voilà propulsée dans la classe des grandes, CM2 et fin d’études réunies. J’ai 8 ans, les aînées en ont 14 ! Ce sont de grandes jeunes filles, qui, pour certaines, attendent leur 14° anniversaire pour partir travailler à l’usine du tissage. Un mois d’humiliation. La maîtresse, qui n’a sans doute pas été consultée pour accueillir une gamine précoce sans doute mais immature certainement, ne me supporte pas. Pour la première fois, ma mère « vient trouver la maîtresse », ce qui représente à l’époque une démarche rare et difficile. Elle obtient que je réintègre la classe inférieure…Le bonheur ! Une médaille au octroyée chaque semaine à l’élève qui obtient la meilleure moyenne, accrochée au ruban de satin bleu j’en ai le monopole tout au long de l’année …La frimeuse frime. En CM2, je retrouve ma maîtresse de maternelle, car pour devenir directrice, elle a dû postuler pour une classe primaire. Trop immature pour partir en 6°, je referai un deuxième CM2 près d’elle. Aucune psychologue scolaire n’est là pour dénoncer des orientations aussi hasardeuses. C’est encore Madame Lejeune qui dirigera le stage d’observation que j’effectuerai à l’école de Brazey, 7 ans plus tard, avant de me retrouver, sans autre formation, face à une classe. Institutrice retraitée, je retrouverai sa trace 40 ans plus tard. Mais l’octogénaire n’aura plus assez de neurones pour se rappeler de moi ! Je n’ai aucun autre souvenir pédagogique de ma scolarité primaire sauf de la broderie sur canevas qui faisait office de travail manuel. On ne risquait pas de traumatiser un élève : le mot n’existait pas, le questionnement psychologique non plus. Où donc était Dolto ? Le collège de Saint Jean de Losne ne compte que 4 classes, le professeur d’allemand fait office de directeur. Pas de pions : les profs surveillent les études(peut-être bénévolement), pas de personnel administratif, pas de prof de gym, de chants ou de dessins. Les enseignants de matières « nobles » s’en répartissaient les heures . Ainsi la musique et le dessin sont massacrés par le professeur d’allemand ; on apprend à chanter « alli allo » et l’illustration du cahier de chants constitue le cours de dessin. C’est en gymnastique que les carences pédagogiques sont les plus flagrantes : l’ absence de technique d’enseignement et de psychologie dégoûtent de l’effort physique tout enfant dont le geste sportif n’est pas inné. J’en suis un parfait exemplaire.. La plupart des collégiens arrivent à vélo, même de loin. Ils apportent leur gamelle que l’épouse du directeur met à réchauffer sur la plaque de sa cuisinière. Les « citadins » de Saint Jean de Losne paraissent appartenir à l’élite bourgeoise aux yeux des campagnardes, confortées dans cette conviction par le label « biôttes de Brazey »(betteraves sucrières) décerné allégrement par les profs qui ne craignent pas encore d’être accusés de harcèlement. Les élèves qui habitent sur le trajet de la ligne de car régulier ont accès aux premiers prémices de ramassage scolaire. Le car, adapté aux horaires des travailleurs, passe très tôt et rentre très tard. Un temps d’étude avant et après les cours permet de travailler dans de bonnes conditions. L’horaire du soir est toujours irrégulier. L’attente sur le pont de Saône, cheveux aux vents, tel un écrivain romantique, est un bon souvenir, de même que le chahut que nous menions au fond du véhicule. Certains enfants gâtés n’emportent pas leur repas : ils prennent pension à midi chez une dame qui les nourrit pour quelques sous. Nous sommes une demi douzaine à être accueillis chez « la Mèmère Chabod ». Elle nous concocte des repas délicieux. La somme qu’elle demande ne couvre que le coût des aliments. Son salaire est constitué par sa propre nourriture et nos rires. Mais elle est largement payée : garçons et filles de 11 à 16 ans nous discutons, nous rions, nous nous roulons sur l’édredon rouge de son lit… Ma recette des œufs aux tomates et à la crème, c’est d’elle que je la tiens. Mes performances en 6° et ° 5° ne sont pas honorables. Je me disperse, mes cahiers sont raturés, l’encrier, transporté quotidiennement dans le cartable tache livres et cahiers. Mes bulletins trimestriels ne sont pas brillants : « perturbe la classe » y lit-on. Ma moyenne de latin s’élève à 0.5 sur 20 ! Puis brusquement, en 4°, je deviens une excellente élève. Je dois sans doute ma soudaine passion pour les études à Lulu. C’est un professeur célibataire, qui nous paraît vieux mais qui ne doit pas atteindre la cinquantaine. Il porte comme tous les enseignants de l’époque, la blouse grise. Il y écrase sereinement les boulettes qu’il extrait de son nez, y essuie les branches de lunettes avec lesquelles il s’est curé les oreilles…Mais nous l’adorons. Effet Pygmalion sans doute ; il ne vit que pour le plaisir de nous faire partager son savoir. Malgré ses manies peu ragoûtantes, nous essayons sur lui nos jeunes charmes, avec succès parfois. Aujourd’hui, on l’accuserait de détournement de mineur, on lui interdirait sans doute de poursuivre son sacerdoce. Mais, lolitas pas totalement ingénues, nous avons assez de discernement pour connaître nos responsabilités et jamais ne nous est venu l’idée de dénoncer ses errements (pas vraiment excessifs ). Pucelles effarouchées nous fuyons dans un tourbillon les feux que nous avons allumés. En 3°, j’ai de très mauvais résultats en allemand. Le directeur-professeur a une façon de noter qui lui est toute personnelle : c’est 0 ou 15. Ma mère a enfourché sa mobylette bleue pour venir lui demander les coordonnées d’ un répétiteur. Il se propose aussitôt, moyennant quelques sous, pour tenter d’améliorer mon niveau. Chaque jeudi, je viendrai avec le solex de ma grand’mère étudier la langue de Goethe .Il m’accueille dans le bureau qui jouxte son appartement de fonction, me donne 2 ou 3 exercices à effectuer tandis qu’il retourne vaquer à ses occupations domestiques. Dès la semaine suivante mes notes atteignent 15… Pour accéder au lycée de jeunes filles à Dijon, nous devons subir un examen de passage. Première visite des lieux, de hautes grilles, des cours sombres entourées de hauts murs, un couloir aux relents de mauvais café au lait bouilli.. Mon inconscient vomit-il les lieux ? Je rate superbement l’examen. Au collège, l’arrivée des résultats plonge le directeur et les professeurs dans la désolation. Lulu sollicite en personne un rendez-vous près de l’intimidante Directrice du lycée, le modeste professeur de collège se déplace pour obtenir de la haute bienveillance de la grande dame une dérogation pour moi. J’ai intérêt à lui faire honneur !
Je fréquente pendant 3 ans le lycée Marcelle Pardé
C’est un couvent laïque. La cour d’honneur est entourée des voûtes d’un cloître. Madame la Directrice est une grande dame, intellectuellement brillante, impressionnante. Elle condescend parfois à venir animer le moment de détente obligatoire qui précède le coucher des internes. De mauvais gré nous sommes contraintes de participer à un portrait chinois : seules les élèves littéraires sont à la hauteur. Cheveux argentés, profil de batracien, voix de gallinacé, Mademoiselle L. en impose. Elle est toujours flanquée de Madame le Censeur, une salle bête grise et vipérine, cheveux gris serré sur la nuque, manteau gris, teint gris, méchante et gloussante. Elle est l’exécuteur des basses œuvres. Ces dames sont si proches qu’on les soupçonne de s’aimer trop…L’appartement directorial jouxte la salle d’étude. Certains soirs cris et vociférations traversent les cloisons…Pratiquent-elles l’amour vache ? Et puis il y a « rase-motte », la surveillante générale, aussi agréable physiquement que ses deux supérieures, aussi inhumaine, aussi reptilienne… Avec de telles gardes-chiourmes nous ne pouvons que travailler, travailler ou rêver… Discipline, travail, bonne tenue…mais aussi justice. Le même traitement pour chacun. Un règlement et une seule manière de le faire respecter. Quelques mois nous séparent de mai 68, pourtant aucune révolte ne sourd. Nous acceptons un règlement anachronique, tout en tentant de le transgresser, un peu quand même. Chaque jeudi, les surveillantes nous conduisent en promenade aux abords de la ville : Talant, Fontaine, la combe aux fées, la fontaine Sainte Anne. En rang par deux, nous portons un uniforme bleu marine que nous abhorrons, mais jetons un regard de mépris aux groupes colorés du lycée du Castel. L’arrêt dans une pâtisserie est la pause interdite qui nous est octroyée par quelque surveillante bienveillante. Nous avons droit exceptionnellement à visiter une exposition. Des sorties au théâtre ou au concert sont également organisées mais sont difficilement compatibles avec la quantité de travail à laquelle il nous faut faire face. Il nous arrive de cacher des livres pour réviser à la lampe de poche sous nos draps.. Le samedi est jour de fête : nous retournons à la civilisation. La surveillante n’est habilitée à nous remettre notre billet de sortie que 30 mn avant l’heure de notre train. 17h12 ! Pas de possibilité de faire un petit tour par le centre-ville. Quelques téméraires osent transgresser l’interdit en prenant le train suivant, celui de 19h04 ; mais on raconte que le censeur rôde en ville pour débusquer les tricheuses. Quelques fois, elle se tient à la grille du lycée et envoie au lavabo celles qui ont osé se maquiller. Il faut ensuite galoper pour arriver à temps à la gare ! Même en plein mois de juin, les jambes nues sont interdites. Je revis avec horreur la honte d’une rencontre avec un jeune homme de ma connaissance, alors que je porte couettes et socquettes… Le pantalon aussi est banni, même pour les demi-pensionnaires qui arrivent à vélo !!! Elles doivent s’abriter sous les porches voisins pour passer une jupe à la place du vêtement interdit… Pourtant, je garde un bon souvenir pourtant de cette vie monacale ; ses rites ont sans doute été des repères nécessaires pour une adolescente quelque peu rétive.
Madame la Directrice dirige avec brio le ciné-club. Elle choisit le programme avec soin, elle sait faire émerger les questionnements et diriger les débats. C’est un des films qu’elle nous présente qui aura une influence déterminante sur ma vie professionnelle, « L’école buissonnière », un film réalisé par Jean-Paul Le Chanois qui relate les débuts de la pédagogie de Célestin Freinet. Lorsque je passerai l’entretien d’embauche pour être admise à enseigner, l’inspecteur chargé de l’évaluation me questionne sur mes éventuelles connaissances professionnelles ; je cite Freinet. L’évocation de Satan n’aurait pas ému d’avantage le brave examinateur ! Malgré mes mauvaises lectures, je suis autorisée à figurer sur les listes de remplaçantes éventuelles…Il faudra devenir remplaçante tout court, passer le CAP, être stagiaire puis titulaire. Instit, enfin ! La formation ? Une semaine à regarder se dérouler l’enseignement dans une classe unique. L’instituteur effectue sa dernière année scolaire avant la retraite, deux normaliens sont également placés en observation dans cette école rurale. Nos rires seront «un rayon de soleil » affirmera le vieux maître. Pour compléter mon bagage, je demande la faveur d’assister aux cours des institutrices de Brazey , bien que je sois persuadée de n’en point avoir besoin. Nous sommes en octobre et voilà qu’une maîtresse tombe malade. Tout naturellement , on me confie la classe. Mes premiers modèles d’écriture à l’encre rouge ! L’euphorie est de courte durée : un télégramme arrive de l’inspection académique m’enjoignant de rentrer chez moi : on ne peut pas légalement me confier une classe car je n’ai pas encore 18 ans. Le 4 janvier 1967, je reçois ma première nomination : un court remplacement à Trugny, non loin de Seurre. Le train puis le vélo pour m’installer dans le logement de fonction inoccupé. J’ai 18 ans Malgré de sévères lunettes et un chignon serré, les grands élèves de 14 ans ont vite raison de ma jeunesse et de mon inexpérience…Heureusement, le collègue reprendra sa classe deux semaines plus tard ; il aura sans doute fort à faire pour rattraper les dégâts scolaires et matériels …car j’ai laissé geler toutes les canalisations… Je continuerai le massacre dans un CP à Echenon, où je me rends en solex, bardée de journaux pour lutter contre le froid. Ensuite ce sera Nolay, en maternelle. Un superbe parc jouxte l’école : nous y passons beaucoup de temps…Le grand air et les jeux extérieurs sont sans doute plus utiles que la mauvaise pédagogie. L’année suivante, je peux enfin aller à l’école avec ma belle 2cv verte, d’autant plus facilement que je suis nommée à Echigey, à 4 km de Brazey. Une quinzaine d’élèves seulement sont inscrits parmi lesquels plus de la moitié appartiennent à des familles nomades. A partir de mars, je n’ai plus que 6 élèves !!! Je ne profite pas longtemps de cet effectif de rêve car bientôt… nous sommes en mai1968 ! Deux jeunes syndicalistes viennent m’enjoindre de suivre le mouvement de grève générale. Nous tenons des assemblées quotidiennes à Genlis, nous manifestons à la bourse du travail à Dijon…Me retrouver aux côtés de mes anciens profs est une expérience grisante. Pas de pavés, pas de CRS… On reprend le boulot comme on l’a arrêté, sans tout comprendre, sinon qu’on sera payé comme si on avait travaillé et la feuille de paye suivante atteignant les 1000 F est impressionnante. « J’ai fait mai 68 » Tu parles ! En septembre, je suis nommée à Vaux Saules. Un logement de fonction m’enchante : une pièce à vivre, une chambre et les WC dans la cour. 4 ans à Vaux Saules en classe unique, 13 ans à Novillars en maternelle, 6 ans en primaire à Pelousey puis la direction de la maternelle Viancin à Besançon : peu de mots pour résumer une carrière riche de rencontres et de petits bonheurs. Freinet m’a influencée, certes, mais je n’ai jamais osé l’immersion totale. Des correspondants, un journal, mais pas plus. La rencontre avec des « Freinetistes » frénétiques ne m’a pas convaincue. Je n’ai pas assez de courage pour nager à contre-courant. Le confort du « moule » m’est sans doute nécessaire. J’ai connu moultes réformes : tiers-temps pédagogique, maths modernes, apprentissage de la lecture par idéogrammes, disciplines d’éveil, méthode naturelle, fête de rentrée, évaluations formatives… Chaque fois, j’ai cru que ce qu’on nous faisait faire était bon. Chaque fois, nous avons eu le temps de mettre en œuvre, d’appliquer…jamais quelqu’un n’a dit « on arrête, on s’est trompé ». Mais une réforme chassant l’autre on suivait le courant. Que de temps de concertation passé à décortiquer de nouveaux textes, à chercher des techniques pour les appliquer ! Aujourd’hui, la valse des changements donne le tournis : heureusement , personne n’a le temps d’entrer dans la danse . Quel regard sur ces années ? N’aurions nous pas été angéliques ? La réussite pour tous, la lutte contre l’échec scolaire, l’élève au cœur du système éducatif, apprendre à apprendre …N’étaient-ce pas de belles utopies ? Garder le même discours prétendument humaniste et couper les moyens de l’école est le plus sûr chemin vers la chienlit. Dans les années 60, quand l’enseignement ne s’entendait que frontal, quand l’objectif du maître consistait à donner les clés aux élèves pour réussir les exercices proposés par le manuel…80% des élèves s’en sortaient. Les 20% qui s’épanouissaient au fond de la classe n’étaient pas harcelés, ils ne rêvaient pas de col blanc et vivraient dignement en utilisant la force de leurs bras. Il n’y a pas de crise de l’école, c’est le monde économique, la robotisation, la décentralisation qui écrasent toujours plus les pauvres en esprit. chapitre 3
Chapitre 3
Engagement
« Ma mère est dans plein de petites associations sympas ». affirme Karine à Stèph, une de ses jeunes collègues. Alléchée, Stèph m’interroge à la récré. Mon engagement pour la cause crématiste, qualifiée d’association sympa par Karine, n’est pas sans la surprendre. Et pourtant c’est vrai : les membres de notre association forment une équipe sympa, dynamique, joyeuse .. Conscient de sa mortelle condition, chacun d’entre nous jouit sereinement des beaux jours qui restent. Le plus remarquable d’entre nous est Louis Varchon, 93 printemps. Jamais malade, toujours gai, il continue d’entretenir maison et jardin. On le trouve fréquemment en équilibre sur un escabeau taillant figuiers ou mimosas. Les essences de son parc sont aussi extraordinairement résistantes que lui : les boutures méditerranéennes qu’il a ramenées de ses séjours en GCU se sont acclimatées aux froidures comtoises. Louis se plait à constater qu’il a passé plus d’années en retraite qu’en activité. Instituteur, marié à une institutrice, il a promené tente puis caravane dans tous les campings universitaires de France. Militant laïque, syndicaliste, il est l’un des fondateurs de l’association crématiste du Doubs qu’il a présidée pendant plusieurs décennies. Toujours membre du conseil d’administration, il sait apporter sa bonne humeur sans jamais interférer dans les décisions prises par ses successeurs. « de mon temps » est un mot banni de son vocabulaire. Délégué départemental de l’éducation nationale, DDEN, dans l’école de son village, il continuait son action militante pour l’école publique et laïque à Pelousey, où j’étais institutrice. Notre commune opposition à une équipe municipale qui ne savait pas ce que laïcité veut dire nous a rapprochés…et c’est ainsi que je lui ai succédé à l’association crématiste. « C’est mon ami et c’est mon maître… » . J’aimerais être un petit bout de son éternité.
Tout en refusant la chimère catho qui fait accepter l’inacceptable finitude, je m’accorde l’illusion d’une possible parcelle d’éternité par la transmission de quelques valeurs à ceux qui nous suivent. Je me plais à croire que ce qu’on est, ce qu’on fait, influencerait ceux que l’on côtoie, qui transmettraient à ceux qui les suivent… telle la mise en abyme de la vache qui rit, reproduite sur les boucles d’oreilles de la vache qui rit qui porte des boucles d’oreilles…. Peut-être est-ce une consolation facile, mais elle me convient… Certes, c’est Louis qui m’a entraînée dans la « bande des joyeux rôtisseurs » (Karine dixit), mais le terrain était prêt. Depuis toute petite j’ai vu ma grand’mère entretenir des rapports familiers avec la mort, celle des lapins ou des chevreaux qu’elle éleve avec amour et trucide tout naturellement l’heure venue. La mort, devenue taboue , depuis que la volonté divine a perdu sa crédibilité, est une ombre familière tout au long de mon enfance. Les enterrements, le cimetière, les tombes, sont des sujets de conversation fréquents. Ma première rencontre avec l’après vie du corps(parce qu’alors l’immortalité des âmes estindéniable), date de ma toute petite enfance alors que j’ essourille (espionne). les commères locales qui attendent, leur bidon d’aluminium à la main, que ma grand’mère ait fini la traite de ses vaches. L’une d’elles, que la taille de ses mollets fait surnommer la Bique, évoque sa visite au cimetière, alors qu’on exhume un certain Barnum .La description de son crâne de mort portant encore tous ses cheveux est impressionnante. 20 ans plus tard, ce sera par Gaston, « l’ami et le maître » de Rémy , que je découvrirai ce qu’est la crémation ; je déciderai aussitôt de mettre en cendres l’image de Barnum. Je serais, moi aussi crématisée. Honnie soit la tête de mort chevelue .
Ma mort ne me fait pas peur ; enfin, pas encore… Mais la dégénérescence ou la douleur sont une hantise d’autant plus intense que la décrépitude de ma grand’mère alzheimerée a été particulièrement odieuse à subir sans pouvoir ou savoir l’accompagner.
Je fais donc tout naturellement partie d’une autre association « rigolotte » : l’ADMD qui tente d’obtenir légalement le droit de choisir le moment de son départ, « le jour et l’heure », ainsi que l’écrit Bedos. Mais le lobby catho continue à faire obstruction à la modification de la loi actuelle qui n’autorise que le « laisser mourir » (de faim, de soif, d’abrutissement morphinique..) parce que , bien sûr, la vie appartient à Dieu… La réforme de la loi Léonetti est encore une fois refusée par le parlement. Quelle curieuse république laïque ! Je suis aussi secrétaire de l’association départementale pour l’amélioration des transports scolaires. Par quel jeu du hasard suis-je dans ce mouvement alors que la prévention et la sécurité routière ne sont pas mes préoccupations premières ? Je pense avoir voulu prolonger mon engagement à la FCPE(association de parents d’élèves) où j’ai milité pendant 15 ans, jusqu’à ce que le statut lycéen des filles s’achève. Après avoir fait partie de la grande famille laïque du CNAL, aux côtés des syndicats, des DDEN, des associations d’éducation populaires, CEMEA, PEP, JPA, je joue les prolongations dans la filiale ANATEEP, pour rencontrer tous mes vieux compagnons de lutte.
A gauche toute !
« Le monde sera ce que nous en ferons, plein d’amour de justice et de joie … Compagnon de combat, lève-toi, car il est temps » Tel aurait pu être mon cantique des cantiques.. J’y ai cru si longtemps… J’y crois encore, mais crains fort que le combat soit sans cesse à recommencer, qu’un monde libre, juste et fraternel soit l’asymptote vers laquelle il nous faudra tendre sans jamais l’atteindre…Une guerre moins exaltante mais plus lucide sans doute. Sagesse ? Regret ? Quel équilibre trouver entre utopie et pragmatisme?
Karine entre en 6° en 1980. Les parents de sa meilleure amie, Claire, appartiennent à la communauté angélico-communiste. L’Allemagne de l’Est, où se passent toutes les vacances, est le jardin d’Eden, le paradis de justice et d’égalité sociale !!! Je n’adhère pas totalement à leur joyeuse utopie, campant sur mes positions de sympathisante socialiste mais je ne peux que militer à leurs côtés pour une école publique, laïque, où les élèves ont tous les mêmes chances de réussite. J’entre à la FCPE comme on entre en religion. A gauche, toute. Je me souviens de la campagne présidentielle en 1981 « Votez bien, et le monde sera ce que nous en ferons…. ». Création de postes, effectifs allégés, soutien scolaire, crédits illimités…Tout, tout, on aura tout ! Dure la chute !
Quand nous arrivons à Noironte, nous sommes tout de suite adoptés par la section socialiste locale où nous prenons notre carte. Adhérer à un parti nous paraît être le seul moyen pour pouvoir « changer le monde » ! Coller les affiches dans les 40 communes du canton, distribuer les tracts, accompagner les candidats en réunion publique, chacune des campagnes cantonales ou départementales sont de grands moments de fraternité et de convivialité . C’est sans campagne et malgré son étiquette socialiste que Rémy est élu Maire de Noironte |
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